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Cinéma d auteur

LE CONGRÈS d’Ari Folman

 

 

 

LE PROPHETE DE LA PERTE

 

par Bertrand Bichaud

 

5/5 CHEF D’OEUVRE

 

 

La Miramount, société de production cinématographique US, propose à Robin Wright (dans son propre rôle) de la scanner, puis d’utiliser son image pour la faire jouer (à sa place) durant les 20 années suivantes dans les films que la compagnie produira. Son “double” sera ainsi informatiquement programmé pour répondre aux multiples besoins de la firme. En contrepartie, la comédienne percevra un généreux salaire et devra s’engager à ne plus jamais jouer “réellement” dans un film.

 


 

“Le congrès” est tiré du roman éponyme de Stanilas Lem, auteur de science fiction Polonais à succès, célèbre pour son “Solaris”, adapté à deux reprises au cinéma, par Tarkovski en 1972 et Soderberg en 2002. Le film se compose de deux principales parties, la première, dans la vie réelle à notre époque, la seconde en 2033 dans un univers intégralement fait d’animation. Pour ces créations visuelles, le cinéaste a utilisé une technique appelée rotoscopie, qui implique de re-dessiner les mouvements des comédiens. Méthode proche de celle des Frères Fleicher (“Betty Boop”, “Popeye”, “Superman”...). Le réalisateur fait par ce choix une sorte de pied de nez au modernisme (acharné?) en refusant la motion capture, dont Spielberg avait fait usage dans “Les aventures de Tintin: Le secret de la Licorne”.

 


 

“Le congrès” apparaît avant tout comme un hommage au 7ème art. De sa genèse jusqu’à l’extrapolation de son futur. En défenseur d’une vision à la fois humaine et artisanale du métier, le réalisateur a fait appel à plus de 200 créateurs d’animation pour la conception de plus de 60 000 dessins.    

 


 

Le film, bien plus qu’un simple divertissement d’anticipation est un véritable questionnement sur l’évolution du cinéma, de ses techniques, et de la supposée finalité de ses ambitions de dévelloppement. Il offre une réflexion engagée sur l’industrialisation et le consumérisme du monde du spectacle. Et plus globalement sur la marchandisation de la création artistique. Ari Folman dénonce la surconsomation à tout-va, le diktat du divertissement, des valeurs qu’il véhicule et des règles qu’il impose.

 


 

“Le congrès” interroge aussi sur le métier de comédien, de réalisateur, sur la relativité de leur choix, en termes de carrière, de films. Sur leur intégrité et liberté face à la pression financière. Et implicitement à celle du public qui exige ce qu’on lui suggère. Les pensées de Guy Debord sur le sujet, en particulier sur l’aliénation générée par les codes de la société de consommation, sans être directement évoquées semblent pourtant omniprésentes. Spécifiquement la théorie de l’illusoire pseudo vie de la société capitaliste, et le principe de “La perte du vivant de la vie”.

 


 

Jusqu’où ira la volonté de faire du profit à partir d’une création cinématographique et de ses (produits) dérivés? Quelles sont les limites à fixer? Pourra-t-on un jour “boire” ou “manger” une icone, comme le film l’évoque? N’est-ce pas déjà la promesse qu’achètent les marques en s’associant à des personnalités (café-acteur, soda-actrice) ou des personnages fictifs de cinéma ? Le film condamne l’imagination réductrice mais sans fin des producteurs de créations. De leur volonté de définir les futurs désirs du consomateur-spectateur, sans limite ni morale, sans règle ni éthique. L’abreuver en permanence de ce qu’il pense vouloir. Le pousser à vivre dans l’ailleurs, l’éloigner de lui-même pour mieux controler ses pensées et ses actes (d’achat).

 


 

Robin Wright est le grain de sable qui tente d’enrailler la machine, elle se veut le “prophète de la perte” de ce système poussant le monde de l’autre côté de la réalité, dans l’espace du mensonge. Une vaste manipulation collective simulant l’adhésion de ses victimes. Elle, refuse ce monde fictif et illusoire, faussement merveilleux, réfutant la vérité de la condition humaine. Une nouvelle dimension qui offre le cadeau empoisonné de ne plus entendre ni voir les choses telles qu’elles sont, mais telles que le “marché” apprend à croire vouloir les percevoir.

 


 

Kubrickien de par l’ampleur de son sujet, Lynchien dans l’étrangeté (et parfois la complexité) de son traitement. “Le congrès” est un film magistral. Satirique et ambitieux, visionnaire et salutaire. Un voyage, qui plonge le spectateur -tout comme les personnages du film- dans une vision aussi hallucinatoire que terrifiante de ce que sera peut-être le monde futur. 

Le cinéma est un exutoire à la réalité, nous dit le cinéaste, et pourtant comme semble le conclure son histoire, ce n’est pas pour échapper à sa vie que l’on se confronte à l’art, c’est pour la vivre plus intensément.

 


 

 

 

 

 



05/07/2013
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