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Cinéma d auteur

ENTRÉE DU PERSONNEL de Manuela Fresil

 

 

JUSQU' À L’OS

 

 

par Bertrand Bichaud

 

3/5 ON AIME BEAUCOUP

 

 

« Au début, on pense qu’on ne va pas rester. Mais on change seulement de poste, de service. On veut une vie normale. Une maison a été achetée, des enfants sont nés. On s’obstine, on s’arc-boute. On a mal le jour, on a mal la nuit, on a mal tout le temps. On tient quand même, jusqu’au jour où l’on ne tient plus. C’est les articulations qui lâchent. Les nerfs qui lâchent. Alors l’usine vous licencie. À moins qu’entre temps on ne soit passé chef, et que l’on impose maintenant aux autres ce que l’on ne supportait plus soi-même. Mais on peut aussi choisir de refuser cela ». (Témoignage d'une intervenante du film).

 

 

« Entrée du personnel » nous ouvre les portes (et les yeux) sur un monde que l’on se refuse habituellement de voir. En 2005 Nikolaus Geyrhalter filmait l’un des meilleurs documentaires sur l’industrie agroalimentaire. Il montrait comment cet univers est minutieusement organisé pour être le plus productif possible. Les conditions de « stockages » des animaux et leur abattage. Ici, c’est l’humain qui est suivi, observé, accompagné dans ses journées de travail. « D’un coup de couteau, le saigneur tranche les carotides. Il répète ce geste 3500 fois au cours de sa journée de travail » explique la réalisatrice. Car un abattoir est avant tout une usine. Les images poussent parfois à identifier ces hommes et ces femmes aux machines qui les entourent, tant leurs gestes sont rapides, mécaniques, répétitifs. Ces travailleurs sont les uns à côté des autres, mais ne se regardent pas, les yeux perdus dans l’automatisme de leur travail.

 

 

Le monde de l’abattoir impose une bien malsaine cohabitation entre les animaux, les hommes et les machines. Les trois doivent répondre aux mêmes exigences: Ne pas réfléchir (ni fléchir), faire ce qui est demandé, juste ça, et toujours de la même manière. Sans remettre en cause ce système. Au bout de la chaîne (aux pieds) un unique objectif, aussi ridicule qu’illusoire : Une rentabilité en constante croissance, de mois en mois, d’année en année.

 

 

Les animaux meurt, (relativement) rapidement, les machines fonctionnement et seront réparées en cas de panne, ou seront remplacées par de nouvelles, plus rapides, et plus coûteuse aussi, qu'il faudra rentabiliser. Les hommes eux, lorsqu’ils seront trop « abîmés », devenu improductifs, seront aussi remplacés, par les mêmes, peut-être en plus jeune. L’un des témoins imagine un avenir fictif ou des clones répondant aux besoins de leur poste travailleront ici. Ils auront des poignets, des bras ou des mains surdéveloppés pour répondre au mieux aux besoins de leur tache.

  

 

« Au-delà des histoires et des situations individuelles se dessinaient une issue tragique, un destin commun : tous ces ouvriers étaient ou finiraient usés. Usés jusqu’à l’os » raconte la cinéaste. Un témoin explique qu’il a pensé au film « Les temps modernes » de Charlie Chaplin la première fois qu’il est entré dans l’usine. Toutes ces machines et ces hommes, cette cadence grotesquement rapide. À la vision de certaines séquences, on a l’impression que les images ont été accélérées. On pourrait en rire, si ce n’était pas à pleurer. Le film plonge aussi dans l’assourdissant et tonitruant brouhaha ambiant. Quelques images tournées en dehors de l’usine offrent de salvateurs moments de pause.

  

 

« Entrée du personnel » est un film d’une rare violence visuelle et psychologique. Une démonstration sans appel à ceux qui « discutent » de la notion de pénibilité dans le travail. Un documentaire éprouvant, déroutant. Révélateur de ce que le monde actuel accepte d’infliger sous couvert de nécessité de compétitivité. Édifiant et salutaire.

 

 

La bande annonce: 

 



07/05/2013
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